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Une tombe oubliée

LA TOMBE OUBLIÉE d’un « frère en tristesse».

Qui voudrait aujourd’hui fleurir la tombe de l’ami Chassériau serait bien en peine de la trouver. Elle n’est en aucun des lieux où cet homme de bonne société a séjourné. Un presque-hasard m’a permis de la découvrir au vieux cimetière d’Hendaye. JLM

Frédéric Jules Arthur Chassériau (Bordeaux, 7 janvier 1865 – Biarritz, 17 mars 1955), rentier, s’est voulu et dit l’ami de Pierre Loti. Il rencontre l’écrivain début 1892. Arrière-petit-fils d’un général fait baron par Napoléon, fils d’un négociant armateur, portant pantalon de golf, veste sombre et monocle, il taquine la muse dans ces moments de spleen. Son premier recueil de poésie vient de paraitre à compte d’auteur et sous pseudonyme, quand, informé de la présence de l’académicien à Hendaye, il le sollicite.

Sa lettre, datée du 15 janvier 1892, n’est pas spécialement déférente. Après avoir témoigné sa ferveur à l’égard de l’écrivain, de ses livres, de ses descriptions et de son talent pour évoquer « une infinité de sentiments que j’aime, parce que je les comprends profondément », il lui demande un rendez-vous en tentant de l’affriander : « J’habite ce pays ci l’hiver, j’y ai une grande propriété demi sauvage [Calaoutça, belle villa sise au bord du lac Marion]. Le hasard vous rapproche tant d’ici, que je ne résiste pas à la tentation de vous écrire avec une sorte de certitude que vous me répondrez de venir vous voir». Il ne se trompait pas.

Chassériau mettra en relation Loti avec la reine Nathalie de Serbie qui habite Biarritz puis Bidart, et, dans une moindre mesure, avec son ami de jeunesse Francis Jammes. Il demeure, avec Paul Faure, un des principaux témoins de la vie hendayaise de son ainé. Associé étroitement aux expériences les plus extravagantes que Loti mène dans sa seconde patrie et servi par une longévité inattendue, il se fera une spécialité de ses Souvenirs de Pierre Loti (et Francis Jammes, Plon, 1937).

Au milieu d’une vie sentimentale chaotique, d’une situation financière branlante, sa carrière littéraire n’en continue pas moins sous les auspices de Loti qui lui écrit la préface de son second livre : Deuil de fils. Cette figure remarquée de la vie mondaine biarrote, réputée pour son élégance, la vivacité de son esprit et son entregent, cache une personnalité fragile et sombre. Ses lettres à son ami, très nombreuses, sont presque toutes souffrantes et aimantes. Elles révèlent également une relation en dents de scie, marquée par de fréquentes ruptures.

Fondateur de la Société des amis de Francis Jammes, de l’Association internationale des Amis de Pierre Loti, président du British Club, le baron (titre contesté) Chassériau est mort, impécunieux, en mars 1955 à Biarritz, veuf de sa 3e épouse, Hélène Idaroff (1858-1932). Il a été enterré dans la tombe de son fils Robert (Arthur Robert Frédéric, né en décembre 1890 à la maison Calaoutça, mort à Hendaye en aout 1928) et y a rejoint les corps de sa 2e femme et de son frère. La sépulture ne porte plus aucun signe ni inscription lisible hormis la reproduction en relief de la croix de guerre de Robert.

Elle se situe dans le coin sud-est du vieux cimetière (Belcenia), ilot 22.