Pierre Loti et le Javelot – 1
Une tenace tradition biographique fait de l’affectation du lieutenant de vaisseau Julien Viaud, alias Pierre Loti, au commandement de la canonnière Le Javelot, un hasard sinon une sorte de punition infligée à un officier de marine par trop discordant.
Entre autres preuves, la correspondance qu’il entretient avec son camarade Albert (Charles) Jubault (1850-1910), contribuera à détruire cette légende.
Éclairé, affriolé par l’avant-dernier commandant du stationnaire français de la Bidassoa qui lui parlait en parfaite connaissance de cause, l’académicien de fraîche date fera jouer son piston pour obtenir le poste déjà promis à un autre officier.
Il se tourne vers sa puissante et maternelle amie Juliette Adam : « Si vous avez quelque influence qui puisse agir, voulez-vous encore une fois me venir en aide ? [lui écrit-il le 5 octobre 1891.] Il me semble que ledit ministre doit bien à l’Académie de me donner ce petit commandement-là, qui serait même beaucoup trop modeste pour moi, si je n’avais absolument besoin de la paix en ce moment. »
Voici retranscrites deux lettres de Jubault que Loti a conservées entre les feuillets son Journal.

Le 27 mai (1891)
« Mon cher Viaud
Bravo pour ta nomination à
l’académie française ! Bravo de tout cœur ! Les os du père du ?
doivent trésaillir d’aise dans sa boîte en bois, un de ses anciens élèves à
l’académie ! Combien piquais-tu en littérature avec ce vieux singe ?
Veux-tu me permettre de te donner
un petit conseil : demande donc le commandement du Javelot qui va être
libre en septembre prochain. On ne pourra te refuser cela. Au fond les chefs
sont bien embêtés d’avoir sous leur ordre un académicien. Tu seras dans un
magnifique pays ; tu pourras écrire des études charmantes sur cette
contrée qui a un cachet particulier parce qu’elle a une langue à elle, bien à
elle. Si tu goûtes mon idée, je demanderais ce commandement sans aucun tard. Je
le demanderai par l’intermédiaire d’officiers généraux et aussi directement au ministre pour les motifs que tu trouveras bon
de faire valoir.
Monsieur l’académicien, je vous
serre les deux pattes très respectueusement et surtout très affectueusement.
A. Jubault
Toulon, le 18 (novembre 1891).
« Mon cher ami.
Je fais un voyage dans le midi qui comprend Toulon dans l’itinéraire convenu. Te sachant là, je te faisais un signe, voilà tout. Je n’ai rien de particulier à te dire. Je n’aurais pas le mauvais goût de te parler du Javelot, de sa mission. Le ct auquel tu succèdes te renseignera. Je voulais seulement te recommander quelques braves gens de ce pays dans lequel j’ai laissé de grandes sympathies. Je voulais te parler d’un brave homme : Blanchard le vétérinaire ; de Camino le docteur, esprit très original et connaissant admirablement le pays.
J’arrive d’Hendaye où tu es attendu comme le messie car j’ai dit le plus grand mal possible de toi. Tu peux beaucoup pour ce petit pays. Tu comprendras le pourquoi dans quelque temps. Je suis intimement convaincu que tu t’y plairas et que tu nous feras quelques beaux livres (au pluriel) sur ce pays basque qu’un abruti seul peut détester.
Depuis mon commandement, j’y suis revenu trois fois, en février j’y retournerai encore. » (lui donne son adresse à Paris)
« tout à toi. A. Jubault
Si tu veux des chevaux, Blanchard t’en fournira de magnifiques et pas… chers.
Si tu vas à un hôtel avant d’être installé, je te recommande spécialement l’Hôtel de France. »
