Aller au contenu

Loti à Ascain

OÙ LE « COMMANDANT » ÉCRIVIT « RAMUNTCHO »

Les personnages humains du roman de Loti

C’est un témoignage important pour se représenter ce que fut la vie basque de Pierre Loti. Il émane de son cercle le plus resserré que dominent les Gainza, Saucès, Curutchet, Legarralde, Abbadie, Durruty… et Borda, à Ascain. Jean-Pierre dit Otharré est le champion de pelote au chistéra que l’écrivain admire pour son adresse, sa force et son entregent. On reproche souvent à Otharré d’avoir abusé de son amitié. Son épouse, Marie, qui a partagé de nombreux repas et évènements familiaux avec l’hôte de Bakharetchea, ne donne pas prise à un tel soupçon. Elle semble avoir aimé sincèrement et sans contrepartie cet ainé singulier et même si on peut croire qu’elle tire l’histoire vers la légende, elle fournit des renseignements inédits et de première main.

Otharré, de 16 ans le cadet de Loti, l’a précédé dans la mort. Mais son Hôtel de la Rhune est encore, et pour longtemps, la Mecque des Lotiens désireux de découvrir ou de célébrer « le pays de Ramuntcho ». Son fils Edouard, qui a pris sa suite à la direction de l’établissement, ne compte pas perdre un tel avantage. Le 14 septembre 1930, en grande pompe, il fait apposer à la façade de l’établissement une plaque où il ose affirmer : «Pierre Loti a vécu dans cette maison. Il y a écrit Ramuntcho ». Il est avéré qu’il n’y a que séjourné et écrit et récrit ses notes de « repérage » pour son célèbre roman. Jean-Louis Marçot

La Petite Gironde : journal républicain quotidien (Bordeaux)du 24 octobre1923

« En remontant le cours de la Nivelle, sinueux et frangé de roseaux, le canot nous à porte à quelque six kilomètres de Saint-Jean-de-Luz, au pied de la Rhune, jusqu’au village d’Ascain, de pur style basque. Quelques maisons échelonnées sur la route, aux grands toits penchés débordant les murs peints à la chaux, aux vieux balcons de bois sous d’étroites fenêtres, et aux devants de porte ombragés d’une voûte de platanes taillés qui abritent le banc où l’on vient respirer l’air du soir… une église très ancienne, faite de deux blocs cubiques… et puis une petite place baignée de lumière dont tout un coin est aménagé pour le jeu de pelote : voilà Ascain; c’est là que Pierre Loti écrivit « Ramuntcho ».

C’est là, dans cette grande maison aux volets verts qui veut être un hôtel, mais qui est mieux que cela : une pension familiale où une vieille dame, aimable selon la tradition du pays basque, reçoit plutôt qu’elle ne loge.

Malgré qu’elle ait été tant de fois sollicitée par l’indiscrète curiosité des touristes, Mme Otharré veut bien nous montrer la chambre où le « commandant » (comme elle l’appelle) vécut des mois et revint ensuite presque chaque année, tant il s’était pris d’affection pour le pays et d’amitié pour les braves gens qui l’avaient reçu.

C’est là, dans cette modeste chambre qui fait le coin de la maison, au premier étage, entre deux fenêtres ouvrant sur la montagne, dans ce lit étroit, qu’il dormait, après avoir écrit sur cette petite table de bois blanc, près de la cuvette et du pot à eau à fleurs. Ces menus objets, demeurés à la place où Loti les a touchés, disent la modestie l’existence de cet homme qui avait rêvé de jouer tant de personnages divers, qui, parfois même, se plaisait à prendre des attitudes pour étonner le gros public, et qui, dans la vérité de sa vie privée, était un être simple, négligeant le luxe et presque le confortable par habitude de marin, par atavisme de huguenot.

Nous parlons de lui :

— Si je l’ai connu, Monsieur ! mais je peux dire que je l’ai presque toujours connu – … Je venais de me marier quand le « commandant », dont le bâtiment croisait dans les eaux d’Hendaye, vint habiter chez nous… il était si bon et si simple… nous sommes vite devenus des amis…

Ensuite, il ne se passait pas d’année sans qu’il nous écrive ou sans qu’il vienne nous voir; et chaque fois, de ses randonnées lointaines, il nous rapportait quelques souvenirs ».

L’aimable hôtesse, les yeux pleins de larmes, dans le salon vieillot fleurant bon les odeurs de province, nous montre les cadeaux du grand voyageur et les photographies aux touchantes dédicaces : des turqueries, des Japonaiseries, une table incrustée d’ivoire, un tapis de prière, des vases de Chine… Et puis voici le commandant Viaud en grande tenue, l’œil fixe, le torse raide, la poitrine bombée et chargée de décorations ; le voici en spahi, le voilà en civil, et le voilà encore sur une amusante carte postale où son profil voisine avec celui de Ramsès II, présentant avec lui d’étranges ressemblances. « Loti momifié », a-t-il écrit de sa main, et Mme Otharré a un sourire en nous rappelant comme il avait le goût des plaisanteries et même des mystifications.

— C’est bien chez vous. Madame, dans cette chambre du premier, qu’il écrivit Ramuntcho » ?

— Oui, c’est là, et aussi dans le Jardin, sous ce platane que vous voyez là-bas et où il s’attardait volontiers-

— Le village d’Etchézar qu’il a dépeint ?

— C’est Ascain ; et la Ghizune, la grande montagne qui tient une si large place dans son livre, c’est la Rhune qui se profile derrière l’église et qui domine notre village. Il n’est pas une des descriptions de « Ramuntcho » qui ne corresponde à un coin précis de notre pays… je puis même dire que le « commandant » n’a pas inventé les personnages…

— Ramuntcho a existé ?

— Mais oui : Ramuntcho, Gracieuse, Arrochkoa, Itchoua et tous les autres… nous les avons connus et je pourrais leur donner des noms. Tous les détails sont véridiques dans ce roman, seule l’intrigue est imaginée.

— Ainsi, Ramuntcho ?…

— C’était un garçon du village ; nous savons bien qui…

—-Gracieuse ?

— C’était ma belle-sœur.

— Et Arrochkoa, le frère de Gracieuse ?

— Arrochkoa, Monsieur !… c’était mon mari… hélas ! il est mort l’an dernier ! Et Mme Otharré, qui est tout de noir vêtue, va chercher une photographie qu’elle me tend, les doigts tremblants…

C’est bien le solide compagnon des courses nocturnes de Ramuntcho, dont Loti a dit la mâle beauté un peu féline, avec son visage large et frais, et sa moustache blonde, « retroussée à la mode des chats »… Et Mme Otharré, devançant l’expression de ma pensée, me dit avec une fierté triste et attendrie :

— C’était un beau garçon.. n’est-ce pas?… et aussi, vous savez, un des plus fameux « pelotaris » de la région !… Il aimait passionnément la pelote… et Jusqu’à l’an dernier où il est décédé, on voyait mon pauvre mari de temps en temps jouer à la pelote avec les je unes, à la fin de la journée, sur La place du village… Jusqu’à l’an dernier, il avait encore le jarret solide et l’œil vif…

— Alors Gracieuse était votre belle-sœur ?… (je n’osai demander à Mme Otharré qui était la jolie Panchika, dont Loti nous apprend qu’elle fit le bonheur du bel Arrochkoa, car je devinais sans peine sa présence toute proche sous les cheveux gris et les traits creusés par le chagrin de la charmante vieille dame qui me parlait… Mme Otharré elle-même).

— Gracieuse était la sœur de mon mari, « commandant » l’a vue constamment chez nous… Il avait pour cette petite une grande affection.

— La fiancée de Ramuntcho se fit religieuse.

— Tout comme ma belle-sœur, qui est entrée dans les ordres ou moment même où M. Loti a écrit son roman.

— Peine de cœur aussi, qui sait !… dont Loti fut peut-être le confident ?…

— J’ai sa photographie, dit Me Otharré, sans donner d’écho à cette réflexion.

Et tandis que Mme Otharré cherchait dans un éventail nombreux de photographies plaqué au mur, j’attendais avec une curiosité impatiente nuancée d’une vague émotion. J’allais donc connaître le visage humain du rêve de Loti; l’amoureuse enfant du délicieux poème nostalgique, la petite fille « aux cheveux ébouriffés an nuage d’or », « aux traits réguliers, à l’ovale partait », aux yeux profonds, « prunelles et cils noirs », qui était « jolie, mais jolie !… » et qui fit battre la cœur de Ramuntcho… et avec lui de combien d’autres ?

Mme Otharré me tendit enfin la précieuse photographie. Hélas ! Quelle déception. Sous la blanche cornette de bonne sœur, Gracieuse avait un nez de mousquetaire qui affligeait son visage d’une disgrâce…

Ainsi en est-il souvent des idéales beautés qu’évoque à nos yeux éblouie l’art magique des romanciers. Les héroïnes de leurs imaginations ont eu toutes quelque « double », plus ou moins conscient, dont l’enveloppe charnelle était peut-être comme la plupart des réalités humaines, imparfaite et médiocre. Si, lecteurs et lectrices au cœur sensible, nous avions rencontré Juliette ou Roméo, Manon ou Des Grioux, Atala ou René, les vrais, ceux qui furent le prétexte et comme l’étincelle des éternels chefs-d’œuvre, qui sait s’ils eussent réussi à troubler nos rêves !

Mme Otharré sembla deviner encore ma pensée, car elle dit :

— Ma belle-sœur n’était pas jolie, mais elle avait de beaux yeux…

En effet, j’avais été injuste. La petite religieuse de la photographie avait de grands yeux profonds « prunelles et cils noirs » sous une ligne pure de sourcils : C’étaient bien là les yeux de Gracieuse.

Au reste, « vilain nez n’a jamais gâté joli visage », et puis après tout, quel rapport ce pauvre cliché avait-t-il avec son modèle ? Est-il rien de moins ressemblant, de moins humain que ces affreuses Images de photographes professionnels de village qui font subir des tortures à leurs clients pour qu’ils laissent à leur postérité, planté sur la cheminée ou pendu au mur de la maison familiale, l’aspect d’eux-mêmes le plus tristement endimanché, un regard stupide et bovin, un geste gauche et à jamais empesé.

Sur le genre d’existence que menait Pierre Loti, Mme Otharré voulait bien nous dire encore :

— Le « commandant » vivait ici de notre vie, avec nous, le plus simplement du monde… On eût dit l’un de nous ; un vrai Basque ; espadrilles de corde, béret de drap… Il accompagnait mon mari à la pelote comme dans les montagnes… Il s’efforçait même de parler notre langage.

Ainsi Loti, qui était Turc à Eyoub, tandis qu’il observait amoureusement et plus curieusement encore Aziyadé, était Basque à Ascain. Et comment se fut-il approché davantage de ce peuple d’âpres montagnards ? Comment eût-il mieux pénétré les arcanes de cette antique race étrange enfermée depuis des siècles entre les murailles aux aspects changeants des Pyrénées, dont il voulait exprimer toute la saveur et toute le poésie ? sinon en s’adaptant fidèlement à ses mœurs, en cherchant à comprendre cette mystérieuse langue euskarienne « d’origine si inconnue, qu’aux hommes des autres pays de l’Europe elle semble plus lointaine que du mongolien ou du sanscrit »… sinon en se faisant l’âme même de Ramuntcho ?

Le romancier, suivant un mot de Bourget, est un « polypier d’Amos » ; il est capable d’habiter par la pensée, avec la mentalité spéciale qui leur conviennent, le cerveau et le cœur des êtres les plus divers. Tel était Loti, avec cette différence toutefois qu’il n’abdiqua jamais tout à fait sa propre personnalité. Son âme doublait celle du personnage principal ; son âme de poète infiniment humain et douloureux, soucieuse de tout ce qui était vivant et sensible, auprès et au loin, par-delà les mers et les montagnes, parmi le miracle mouvant des formes et des couleurs ; son âme curieuse de ce qui fut et de ce qui sera, inquiète des « autrefois » et des « ailleurs »; son âme doucement désespérée par la fuite incessante des minutes qui usaient ses facultés aiguës de voir, de sentir et d’exprimer, l’amour joie suprême du monde avec la jeunesse, « sa » Jeunesse le souverain bien… son âme enfin à la fois naïve et sceptique, troublée jusqu’à l’anxiété, jusqu’à l’angoisse par le mystère obsédant et inéluctable de la mort..

A Brest, il était Breton… à Ascain, il était Basque… et je demandai :

— Loti a-t-il été contrebandier ?

Mme Otharré, en baissant la voix, de répondre :

— Mais oui, figurez-vous !… Il a voulu tout connaître, et il a fallu absolument que mon mari l’emmène dans des courses nocturnes à travers la montagne. Ainsi il est allé dans les cabarets de contrebandiers, il s’est joint à une bande et, plusieurs fois, par tous les temps, dans le fond d’une barque silencieuse, avec quelques marchandises, il a passé la Nivelle ou La Bidassoa, à la barbe des carabiniers espagnols. Il n’a rien inventé quand il a décrit les émotions de l’attente, du guet, et toutes celles de ces hommes qui risquent la prison et la mort pour des fraudes dont le profit est minime.

— Y a-t-il moins de contrebande aujourd’hui que par le passé ?

— C’est la même chose. Au temps du « commandant », c’étaient surtout des Jeux de cartes, maintenant c’est surtout de l’alcool..:

— Et il n’v a jamais de casse ? –

— Oh ! si, hélas ! toujours un peu, de temps en temps… Ainsi ces jours-ci encore les douaniers ont tué un garçon de Sare qui passait de la contrebande sur la Bidassoa. C’est comme cela qu’aurait fini Ramuntcho, s’il n’était pas parti pour « les Amériques ».

Je pris congé de mon affable interlocutrice, toute émue encore et tremblante d’avoir parlé de « Lui ».

En regagnant le canot amarré dans les roseaux de la Nivelle, mes regards rencontrèrent ceux d’une petite Basquaise, occupée à coudre devant sa porte, sous une voûte ombreuse de platanes. Elle avait les yeux de Gracieuse, ces grands yeux allongés, « prunelles et cils noirs », qui « se dilataient pour vous regarder fixement », avec la fierté simple des filles de ce pays.

Et tandis que le canot glissait, rapide, au fil de l’eau, dans le crépuscule incroyablement rose, fuyant le petit village basque ramassé au bas des pentes massives de la sombre Rhune… était-ce le souvenir de ces yeux noirs ou la mélancolie contagieuse de Loti ?… il me semblait que J’emportais au fond de l’âme un peu des nostalgies de Ramuntcho.  [André de WISSANT (1895-1982), écrivain et journaliste.]

l’Hôtel de la Rhune aujourd’hui
« La croix indique l’emplacement de la chambre où Loti écrivit « Ramuntcho » à l’hôtel de la Rhune, à Ascain, au pied de la montagne. » (1923)
loti, Jean-Pierre Borda, Marie et leur fille Catherine (v1903)
Jean-Pierre Borda dit Otharré eut droit à sa plaque, dévoilée le 6 septembre 1934