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« L’enlèvement » de Crucita

Beaucoup pensent que c’est Pierre Loti qui a voulu l’installation de sa concubine basque à Rochefort. Cette lettre de son « conseil » le Dr Durruty prouve le contraire.

Cruz Gainza vers 1890 – Coll. part.

Dr Étienne Durruty à Pierre Loti

Hendaye, le 20 [décembre] 1893

Bien cher maître et ami.

Comme vous devez commencer à regretter d’avoir confiés vos intérêts secrets à un dépositaire ami négligent !

Depuis le reçu de votre charmante dernière lettre, je guettais l’occasion de m’entretenir avec elle du sujet qui vous tient à cœur.

Je viens enfin ! d’en converser assez longuement. Outre l’envoi personnel, que je lui avais fait parvenir aussitôt, je lui ai communiqué votre lettre. Je l’ai trouvée très hésitante de prime abord, son esprit aux prises avec certaines difficultés d’exécution qu’elle m’a permis de vous soumettre, la question de principe du projet étant mise hors de cause.

1° Votre intention de faire croire à son séjour dans Paris lui présente l’inconvénient de ne pouvoir concilier cette pseudo-résidence avec la présence dans cette ville de plusieurs amies et compagnes qui s’y trouvent placées et avec lesquelles elle serait censée devoir se rencontrer.

Il faudrait donc songer à tourner cette petite difficulté en indiquant une autre ville.

2° Je serais aise, d’autre part, de recevoir un mot précis de vous, dans lequel sa situation de domesticité serait bien assurée, soit que vos projets n’aient pas de suite sérieuse, soit pendant la longue absence que va vous imposer votre voyage au Levant.

Car en aucun cas elle voudrait rentrer sitôt chez elle. Mais je crois que là-dessus, vous pourrez vous arranger de diverse façon.

3° Quelle serait la marche à suivre pour préparer ses parents à ce départ, ou plutôt quelle médiation invoquer, pour leur expliquer comment elle a trouvé à se placer dans l’endroit officiellement indiqué ?

Voilà à peu près les trois points sur lesquels je vous serais gré de préciser votre réponse.

Vous voyez que ce sont de bien minces détails en comparaison de la gravité du sujet principal.

      Un aspirant à la paternité aussi sérieux que vous, mon cher Monsieur, doublé d’un Loti, se fera un jeu de résoudre ces petites difficultés.

Encore et toujours je m’estimerai très heureux de me dire votre ami dévoué et confident discret.

E Durruty

Comme le temps presse, je me permets de compter sur une prompte réponse. »

Le « pacte de sang »

Etienne Durruty vers 1910 – Coll. part.

Pierre Loti a rencontré « l’Espagnole » qui deviendra la mère de ses enfants basques devant la maison qu’elle habite chez ses parents, dans le quartier Santiago d’Hendaye. Le gîte est modeste. Le chef de famille, maitre charpentier reconnu, a passé la soixantaine. Ses fils, qui l’aidaient, sont partis depuis longtemps. Seule sa dernière, Cruz, est restée. Comme ses parents très pieuse, elle n’a pas trouvé, à 26 ans, de quoi fonder un foyer. Réputée bonne couturière et bonne danseuse, elle a dû vivre une grave déconvenue connue du docteur et que Loti, mis au fait, englobera pudiquement dans « le roman désolé et décevant de sa première jeunesse ».

La rencontre n’a eu lieu que du regard. L’écrivain a retrouvé chez la femme que lui désigne son « conseil » l’apparence de gaité, de santé et de beauté que dégage son jeune frère Santiago (prénommé concurremment Raymond ou Ramon dans les recensements de 1876 et 1881). Au jeu de paume, le pilotari est plus connu sous le prénom de Ramoncho. De ce contact distancié, Loti ne retient que le sourire, la dentition impeccable, la longueur des cils et sourcils très noirs, la voix grave et musicale et surtout, l’intuition qu’elle sera la bonne personne.

Il ne faudra pas moins d’un an d’approche, marqué par les retraits de l’un ou de l’autre, les scrupules, les doutes, mais aussi assez de signes d’amitié et de tendresse, pour que l’académicien maintienne son projet et son choix et que Cruz y souscrive pleinement. Cette approche a été soigneusement cachée. Même s’il s’étonne de la « facilité » des amours au Pays Basque, Loti n’ignore pas l’emprise de l’église sur la vie villageoise et le poids de la rumeur. Sa « fantaisie » n’a aucune chance d’être comprise. Quand bien même oserait-il braver la condamnation du curé, le courroux des parents, le rejet, peut-être violent, des frères de la « fiancée », il ne saurait demander à celle-ci le courage dont il dotera Franchita dans son prochain roman.

Effectivement, et la lettre du docteur l’atteste, Crucita, pour ne pas exposer ses parents à l’opprobre public et étaler sa propre vie « dans le péché », conditionne son accord à un exil volontaire. Installée le 1er septembre 1894 à Rochefort, assez loin des Viaud, derrière les remparts de la ville première, elle accomplira son contrat comme elle s’y est engagée, en élevant dans la basquité et les valeurs de son milieu d’origine les enfants issus de son « mariage » avec Loti.

Elle est certainement dans le couple celle qui exige le plus de discrétion, à Rochefort mais surtout au Pays Basque. Quand son mari « de la main gauche », affecté de nouveau à Hendaye pour 18 mois, demande à Cruz de venir le rejoindre avec son fils, Ramuntcho, la Basque choisit de se tenir à l’écart, s’installant à Saint-Jean-de-Luz (le 21 juillet 1896), puis à Bidart dans sa famille, et de nouveau à Saint-Jean, dans un logement du centre-ville (jusqu’en mai 1897). Or, durant cinq mois, la relation s’interrompt parce que l’Hendayaise, persuadée d’avoir été reconnue aux côtés de son amant, manifeste un dépit que ce dernier ne lui pardonne pas.

Avec les années, la mort de sa mère en 1905, puis de son père en 1911, Cruz Gainza aura moins de réticences à revenir à Hendaye. C’est toutefois pour Biarritz qu’elle quittera Rochefort en 1932 ; c’est là qu’elle est décédée et enterrée en 1949.

Le Dr Durruty et Pierre Loti prêts pour leur promenade dominicaine – Hendaye, devant Bakaretchea, 1896-1897. Coll. part.