Dernière mise à jour le 27 mai 2025 à 19h59
Le Bon Docteur Lacroix
Le Dr Auguste Armand Lacroix (La Mothe-Saint-Héray, 25 janvier 1825 – Bordeaux, 28 novembre 1913) est un personnage attachant et assez méconnu des Rochefortais. En relation avec la famille Viaud très tôt, il a fréquenté Gustave qui lui a emboité le pas dans ses études de médecine à l’hôpital maritime de la Ville puis dans ses missions de chirurgien de marine, notamment en Polynésie. Son mémoire de chirurgien de 1ère classe, publié en 1856, a porté sur Tahiti, là même où Gustave entamera sa propre carrière 3 ans plus tard. Spécialiste de l’accouchement et des maladies de la femme et de l’enfant, il visite la population des colonies françaises de par le monde avant de finir son périple au service de santé du port de Rochefort, comme médecin chef.
Calotype de Gustave Viaud « Centre de Papeete et case de la reine Pomare » (vers 1859) © Médiathèque Historique de Polynésie
Originaire des Deux-Sèvres, le « bon docteur » prend sa retraite en 1874 à Rochefort où il continue d’exercer, dans sa spécialité. De fait, le Dr Lacroix apparait comme le médecin de la famille Viaud dont aucun secret ne semble lui échapper. Il accouche Blanche de Samuel, Crucita de Ramuntcho, Edmond et Léo. Il veille au dernier souffle de maman Nadine. Il se préoccupe de la santé de Ramuntcho (Raymond) lorsque le garçon est atteint de tuberculose. Sa probité, son autorité, son âge sont tels qu’il en impose à Loti. Par deux fois, il intercède en faveur de sa concubine. Elle lui inspire, dit-il, plus que de l’admiration : de la vénération. Il est son avocat le plus convaincant.
En voici pour preuve sa lettre du 8 mai (1908) transcrite dans son intégralité (moins un mot) :

« Mon bien cher Commandant,
La grande affection que j’ai pour les chers petits, qui sont un peu les miens, pour les avoir aidés à naître, ne s’amoindrira jamais ; et celle que je garde à la mère, depuis que je la connais, est aussi profonde et aussi inaltérable. Aussi, je n’ai pas pu attendre un instant pour remplir vos intentions : je ne suis rendu, dès que je l’ai pu, auprès d’elle ; et je m’empresse de vous faire connaitre le résultat de ma visite, malgré ma crainte de vous ennuyer par une trop longue explication.
Je ne peux pas vous taire qu’elle a été douloureusement affectée de vos reproches de ne pas aimer autant ses enfants, de ne pas faire tout ce qu’il faut pour sauvegarder leur santé, en les privant involontairement, à cause des dépenses, des bienfaits de la gymnastique et en hésitant à se rendre à Fouras.
Ses vraies raisons, qu’elle ne vous a pas fait connaitre, elle n’a pas hésité à me les avouer, à moi, qui n’en suis pas surpris, ayant reçu, plus d’une fois, ses confidences.
Elle n’a pas cessé, un instant, d’être la mère vigilante, attentive et affectueuse, admirable de soins et de dévouement inlassable pour ses enfants, dans sa vie irréprochable de chaque jour. Elle m’en a fourni des preuves qui ne se sont jamais démenties, ne reculant devant aucune fatigue de jour ou de nuit, ne ménageant pas sa santé dans les occasions, surtout, où sa santé aurait pu être compromise : pendant les maladies pendant lesquelles elle leur a prodigué ses soins avec une tendresse qui m’a profondément touché et m’a fait lui vouer une sincère vénération.
Elle n’est pas de celles, la chère créature, qui se sont données avec l’arrière-pensée, avec le calcul que leur[?????? ][cherté ?] pourrait leur être un avantage personnel. Trop fière et trop digne, trop aimante aussi, elle n’y a jamais songé : trop réservée, réservée jusqu’à l’excès, pour jamais se permettre une démarche, une demande auprès de vous, qui pût paraître intéressée. Vous la connaissez bien.
C’est là, seulement, qu’il faut chercher la raison de ne pas procurer à ses enfants tout ce que vous désirez pour eux. Sa lutte est de tous les instants, pour ne pas exposer ses enfants à manquer du nécessaire. Elle y parvient, à force de travail assidu, d’ordre et d’économie, se privant, je ne dis pas de plaisir, mais de toutes distractions plus ou moins couteuses, au-dessus de ses moyens, économe jusqu’à se priver du nécessaire pour elle, pourvu que ses enfants ne manquent de rien, même quand les dépenses de leur entretien augmentent avec leur âge, dans une proportion très accentuée.
Je l’ai bien constaté pour la 1re Communion de Raymond. Elle n’a pas hésité à prélever sur son modeste dépôt de la caisse d’épargne ce qu’il fallait, sans rien demander à personne, pour le mettre à même de figurer, entre les autres enfants, aussi bien, aussi convenablement habillé dans sa tenue simple et irréprochable. Je n’ai pas pu m’empêcher de songer, à mon pauvre petit Jean, orphelin de son père, et privé, hélas ! des soins et de l’attention de sa mère.
Voilà ce qu’elle ne vous a jamais dit, ne vous a jamais laissé soupçonner.
À moi, elle m’a démontré que ses moyens d’existence n’atteignaient pas les dépenses qui lui sont imposées, et dont elle ne vient à bout qu’à force d’économies à peine croyables. Le séjour à Fouras, entre autres, lui est plus couteux que vous ne le pensez ; il n’y a pas que la location d’une maison : il y a aussi les frais de déplacement, de séjour, qui n’y sont pas compris et qui représentent une certaine somme par leur répétition.
Je l’ai vue, souvent, à Fouras, et je vous assure que son existence y est aussi réservée, aussi isolée que celle qu’elle mène ici, n’ayant de relations qu’avec les braves gens qui la logent. Elle m’a avoué qu’elle était dans l’obligation de restreindre même le nombre des bains, ne pouvant pas suffire aux dépenses que des bains multipliés entraineraient, pour la location fréquente d’une cabine.
Nous la déciderons, cependant, et sans aucune peine, à obéir à vos désirs : elle tient trop à ne pas contrarier votre volonté.
Mais, je désire bien ardemment que, dans un entretien affectueux avec vous, elle se laisse aller à plus de confiance en vous expliquant, mieux que je ne puis le faire, tous les motifs de sa conduite, tout ce qu’elle fait pour élever ses enfants et veiller au maintien de leur santé.
Je vous serre la main bien cordialement, mon cher Commandant, et vous adresse, en attendant votre retour, les vœux que je fais pour votre santé et les sentiments de dévouement affectueux que je vous garde.
A.Lacroix »

Note : Ramuntcho (Raymond) est alors âgé de 13 ans (moins un mois), Edmond de 11 ans ; Léo, le troisième fils « basque » de Loti, est décédé depuis sept ans. Cette mort a affecté la relation entre les parents. L’écrivain à demi-mots avait sur le coup reproché à Crucita de ne pas prendre assez soin de la santé de ses enfants, et par la suite, plus explicitement, de ne pas faire le nécessaire pour leur assurer une « éducation physique » complète (gymnastique et bains de mer) comme s’il refusait de voir les difficultés contre lesquelles cette femme dévouée avait à se débattre, non seulement les dépenses sans cesse en augmentation (la bourse de scolarité obtenue après sa naturalisation en 1906 étant loin de suffire) mais aussi les turbulences de deux garçons sans père (ils apprendront tardivement (1913) la nature de leur lien avec celui qu’ils appellent « Monsieur Julien »). Quand Ramuntcho sera diagnostiqué tuberculeux, en novembre 1912, le couple « clandestin » sera soumis à rude épreuve. Un an après, l’intercession du Dr Lacroix cessait. Crucita et Loti se séparaient.