Olivier Ribeton, alors directeur du Musée Basque de Bayonne, a utilement enrichi la connaissance de l’œuvre de Lartigue (Courbevoie, juin 1894 – septembre 1986, Nice) en dévoilant, dans son Jacques Henri Lartigue au Pays Basque(Atlantica, 2002), la relation forte et durable que le célèbre photographe a entretenue avec Euskal Herria.

Ce n’est pas seulement par cette relation, la pratique du 3e art et la tenue d’un journal de vie commencé très tôt que Lartigue voisine Loti. Ils ont failli se rencontrer, à Hendaye, en 1918. Baroncelli y filmait les extérieurs de son Ramuntcho, adapté fidèlement du roman. Le jeune peintre-photographe, familier de la côte basque depuis 1904, s’était glissé dans l’équipe de tournage. Deux de ses clichés sont passés à la postérité. Ils témoignent de la réalisation des plans de contrebande sur la Bidassoa.
Outre la différence d’âge (44 ans), bien des aspects de l’œuvre, de la vie et de la personnalité des deux artistes bascophiles se seraient interposés entre eux. Certes ils ont en commun le culte de la beauté, l’adoration des femmes, le refus de vieillir, la recherche de l’élégance, le souci des amis et de la famille, une mémoire très visuelle, et le dilettantisme : initié de bonne heure, Loti ne s’est jamais considéré photographe et son cadet, formé encore plus précocement et intensément, n’en a fait profession qu’à l’âge de 69 ans, après l’exposition à New York de ses travaux jusque-là restés confidentiels.


Mais leur rapport au monde diverge. C’est lui qui transparait dans leurs photographies. Loti, né dans un milieu protestant laborieux, pieux et cultivé a été appelé à gagner très tôt sa vie et son honneur. Il publie ses premiers dessins et récits dans la presse contre de substantiels émoluments. L’auteur d’Aziyadéconstruit une œuvre et un personnage pour l’incarner. Malgré sa fantaisie et son désir d’indépendance, il se plie bon an mal an à la discipline (de sa hiérarchie, de son éditeur, de l’Académie). Il aime défendre des causes, fussent-elles désespérées et ce faisant, conçoit et applique des stratégies dont son combat contre « Hendaye-Plage » est une parfaite illustration. Engagé, il l’est aussi vis-à-vis de la France et dès les prémices de la Grande Guerre, qu’il savait inévitable, il s’active pour être mobilisé et se distinguer par son patriotisme. On ne peut pas l’imaginer collaborationniste comme l’ont été ses émules, Farrère et Benoit, dans la guerre suivante.
À l’inverse, Lartigue tourne le dos aux contraintes morales et pratiques, échappe à la mobilisation en 1914 puis, confronté à l’occupation de l’Allemagne hitlérienne, préfère regarder ailleurs. « Il y a en moi, note-t-il, un spectateur qui regarde sans se soucier d’aucune contingence ». Le mondain écrit et dessine avant tout pour soi, et cherche à capter cette chose à laquelle son ainé est étranger, qu’il appelle le « bonheur ». La jouissance que tous deux recherchent, comble l’un, creuse l’autre.
Il ressort des clichés qu’ils ont pris au Pays Basque (durant une dizaine d’années pour Loti, une quarantaine pour Lartigue), une vision contrastée. Devant les mêmes scènes ou lieux (la grande plage d’Hendaye, la Bidassoa, Fontarrabie…), le premier s’attache aux aspects populaires, poétiques et autobiographiques quand le second, avec une frivolité assumée, et au point de vue de sa classe sociale, fixe l’instant ou le détail le plus croustillant. À Hendaye en 1940, avant d’aller se réfugier à l’hôtel Negresco de Nice, Lartigue photographie les soldats allemands occupés à des activités purement sportives.


Un cliché à la page 68 du livre à l’origine de cette réflexion comparative, attire l’attention. Daté de l’été 1928, il montre une partie de pelote à Ascain. À l’avant-plan on distingue, à gauche, Samuel Pierre Loti-Viaud à côté d’élégantes. La légende nous apprend que l’héritier de l’écrivain et Lartigue se fréquentaient. Sam aura-t-il fait découvrir la production photographique de son père à ce grand nom du 3e art, alors seulement connu par sa peinture et ses mondanités et en ce cas, qu’en aura-t-il retenu ?