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Dernière mise à jour le 16 février 2025 à 22h31

HISTOIRE DU MONUMENT LOTI – 1er épisode : LES PREMICES (1924)

« Ne nous étonnons pas de cet hommage. On aime et on apprécie Loti en Espagne et surtout au Pays Basque espagnol. » Léon Sylvain

Le désir d’honorer publiquement la mémoire de Pierre Loti serait né à Fontarrabie, un an et demi après le décès de l’écrivain. La Gazette de Bayonnel’annonce à la une du 19 décembre 1924 sous le titre « D’une rive à l’autre de la Bidassoa ». Se félicitant de cette marque de reconnaissance envers Pierre Loti et d’amitié entre les deux pays séparés par le fleuve frontière, le journaliste décrit le projet retenu par la municipalité : « Sur un socle, son buste sera placé tourné vers la Bidassoa, où il laissait errer son regard contemplatif. Sur le socle cette inscription émouvante en sa délicate simplicité : ʺA Pierre Loti, Ramunxoʺ. Une avenue mènera le promeneur jusqu’au buste ».

Le mois suivant, La Côte basque, hebdomadaire aux mains d’Henry Martinet, le promoteur d’Hendaye-Plage, relaie l’information en précisant qu’une commission a été formée à cet effet. Elle est présidée par le maire de Fontarrabie, Francisco Sagarzazu y Sagarzazu, lequel a fixé l’inauguration en septembre 1925. C’est le sculpteur avant-gardiste Diaz Bueno qui a été chargé de la réalisation.

En se méprenant, la presse locale française a-t-elle une arrière-pensée ? La question se pose : ce n’est pas en effet au buste de Loti que le sculpteur travaille, mais à celui d’une célébrité purement politique étroitement liée à la cité. Et c’est bien lui qui sera inauguré à la date mentionnée.

À la vérité, la Gazette de Bayonne, de Biarritz et du Pays basque,fidèle à Loti de son vivant comme à sa postérité, tire parti de la confusion pour presser Hendaye de faire un geste en faveur du « grand écrivain ». Après avoir rappelé l’importance de l’auteur de Ramuntcho pour le Pays « qui l’avait séduit », le quotidien demande à la ville « de placer, à l’entrée du jardin touffu qui entoure la maison solitaire [Bakharetchea], une plaque de marbre gravée d’un simple et éloquent témoignage d’affection et de reconnaissance. »

Pour justifier l’effort, le journal fait valoir le bénéfice touristique : « Comme il serait bien que l’étranger qui a choisi Hendaye pour une saison ou qui, seulement, la visite en passant, sache ou se rappelle que, dans cette ville, a rêvé, a pensé, a écrit, celui qui porte et portera un nom illustre parmi les écrivains français ».

Le 24 juillet, la Gazette revient sur sa demande d’« hommage simple » en l’affinant : une « plaque commémorative […] de marbre à l’entrée de la vieille demeure, où le passant serait averti que là vécut, rêva et écrivit l’auteur deRamuntcho ». Plus qu’une demande, c’est, enchérit-il, une « réclamation » et pour lui donner plus de poids, citant son confrère L’Eclair, il informe ses lecteurs que la presse parisienne s’en est saisie. Pressé de passer aux actes, il a obtenu que la « commémoration » soit présidée par les écrivains « luziens » amis de Loti : Claude Farrère et Jane Catulle Mendès. La date de l’inauguration de la plaque est « prévue pour septembre », comme celle du monument de Fontarrabie.

Le projet fait son chemin, au moins dans le journal. À un mois de l’échéance, « l’initiative prise par laGazette est commentée favorablement à Hendaye, surtout parmi la colonie étrangère qui a luRamuntcho », applaudit la rédaction. Mais la cause n’a pas pour autant été entendue par ses élus. Le 7 mai, Léon Lannepouquet se hisse à leur tête. Il restera maire durant près de 20 ans. Le point ne vient pas plus à l’ordre du jour que sous le mandat de son prédécesseur, Jean Choubac. Important parmi les édiles, Henry Martinet a enfourché une autre haridelle : « la création d’un pont international pour relier Fontarabie à Hendaye », débattu lors de la séance du 30 décembre. Et Charles de La Rue, le rédacteur en chef de la Gazette, de pointer « l’oubli regrettable » dont Loti est l’injuste victime.

Pour impressionner les réticents, la feuille locale invoque l’aide d’un « comité d’écrivains, d’artistes, de personnalités connues de la Côte Basque », avec, en figure de proue, Claude Farrère, Goncourt 1905. Elle peut également compter sur le soutien de Lotiens de l’acabit de François Duhourcau ou du fils de l’écrivain. Mais, alors qu’à un mois de l’inauguration, certains comme le Dr Durruty, ami d’entre les amis hendayais, voient déjà plus grand : « un monument – une stèle et un buste —[dressé] sur une place d’Hendaye », la participation de la municipalité d’Hendaye au comité n’est toujours pas acquise. Et si la Gazette se targue, à quelques pas du jour J, de l’adhésion la plus large et prestigieuse, comprenant préfet, sous-préfet, sénateurs, députés, le ministre des Beaux-Arts, le premier adjoint du maire de Bayonne, le Musée Basque, la Société des sciences… le 20 septembre, il manque trop de monde pour que l’inauguration ait lieu. Repoussée au dimanche suivant et recentrée sur la présence de Samuel Viaud, le fils légitime, la cérémonie est bel et bien annulée. Un fiasco !

Et sur l’autre rive, que se passe-t-il ? Rien encore. Il faudra 5 ans à la plaque commémorative pour apparaitre sur la façade de Bakharetchea ; il faudra 36 ans pour que le monument, dans une forme très réduite, trouve sa place après avoir franchi la Bidassoa.

Registre des délibérations du conseil municipal de Fontarabie – pages du 26 octobre 1926

Le sculpteur José Diaz Bueno

HISTOIRE DU MONUMENT LOTI – 2e épisode : LE RENDEZ-VOUS MANQUÉ (1925-1930)

Le projet d’un monument Pierre Loti à Fontarabie, face à la maison de l’écrivain, sur la rive « espagnole » de la Bidassoa, « au centre du Pays Basque » dont il symboliserait en quelque sorte l’« unité spirituelle sans solution de continuité, sans frontière » comme le revendique un enthousiaste de Madrid, doit beaucoup à l’alcade de la « cité héroïque », Sagarzazu y Sagarzazu. Natif du cru, il dirige la feuille locale El Bidasoa. Le trentenaire à l’âme bâtisseuse fourbit plusieurs projets urbanistiques lorsqu’il prend la tête de la municipalité, en 1924. Le 11 septembre 1925, ce n’est donc pas le monument Pierre Loti qu’il inaugure, mais celui de Javier Ugarte y Pajès. L’homme politique conservateur s’était tant dévoué à Fontarabie qu’il en était devenu « le fils adoptif », arbore l’épitaphe. L’œuvre, commandée en 1921, est due au ciseau du sculpteur madrilène José Diaz Bueno. Il en avait obtenu 17 000 pésétas (36 000€ d’aujourd’hui).

Il est probable que Sagarzazu ait effectivement songé à honorer Loti d’un monument dès le commencement de son mandat et formé dans ce but une commission spéciale. Dès avril 1925, un notable madrilène y postule. Admirateur de la cité où il passe tous ses étés, Ramon Garcia Redruello, abusé par la presse qui a confondu Loti et Ugarte, souhaite participer à la cérémonie d’inauguration et y prendre la parole. Détrompé, il remonte à l’idée même qu’il avait cru matérialisée. Dans une lettre au maire datée du 20 octobre 1926, Redruello rappelle, à l’égard du « grand romancier français », qu’« il n’y a rien de mieux que d’honorer ceux qui nous honorent. » Et puisque l’argent semble manquer, le juge préconise une « souscription populaire de petites sommes recueillies par des enfants basques […] symbolisés dansRamuntxo ».

Le même jour, le Diaro Independante de Madrid publie une manchette sous sa signature. L’auteur précise que la souscription doit être menée en France et en Espagne. Il nous apprend que le lieu désigné, « l’esplanade », porte déjà le nom de l’écrivain. Il en désigne éventuellement un autre : « la jetée ». Il voit « un piédestal qui soutiendrait sa statue. On y accèderait par deux ou 3 escaliers que deux enfants, une petite fille et un petit garçon[Gracieuse et Ramuntxo], cherchent à gravir en se tenant la main. Lui ôte son béret, elle offre un bouquet.» Pour faciliter les choses, Redruello conseille de s’adresser à un de ses amis, lui-même grand ami de Loti, le duc de Tovar, Rodrigo de Figueroa y Torres, celui-là même qui, en 1919, avait mis en scène Ramuncho dans une version adaptée par ses soins. De toute évidence, on est ici entre libéraux.

Une autre personnalité siège dans la commission. Il représente une société d’éveil populaire à la culture et au débat, alors puissante : l’Ateneo guipuzcoano. Fondé à St-Sébastien en 1870, l’Ateneo ne cache pas ou mal ses options républicaines. Très tôt, la société a pensé à un hommage à l’auteur de Ramuntcho. Sa section des Beaux Arts est investie dans le projet de Fontarabie. Diaz Bueno qui en est chargé est un de ses membres. Déjà nanti d’une certaine célébrité, et connu sur place par le buste d’Ugarte, il a été préféré au sculpteur Quintin de Torres, de l’Association des artistes Basques de Bilbao. En janvier 1927, l’Ateneo expose dans ses locaux de St-Sébastien la maquette conçue par Diaz. Le monument apparait « placé au bord d’une fontaine, […] entouré de massifs de buis. Un haut relief représentera les gens du Pays basque rendant hommage à Ramuntcho et le peuple basque faisant une offrande à Pierre Loti »,décrit Le Gauloisdu 14 janvier. « Ses lignes douces et harmonieuses, reprend La Côte basque, le muret qui cerne le double bassin symbole de l’auréole de la source, et les massifs de buis entourent le monument sur lequel dans quelques hauts reliefs, apparaissent quelques personnages représentant la Baskonia, caressant Ramuntxo et le peuple Basque et offrant ce fruit à Loti. » L’hebdomadaire de Martinet, dont Loti avait fait un ennemi avant de se raviser, rapporte le sentiment général : « Cet hommage est un acte de justice envers l’écrivain qui a par son talent révélé au monde les trésors de l’Âme Basque », et au-delà : l’article se termine par un coup de chapeau à ce Français « qui sut comprendre tant de peuples, sympathiser avec eux et fut par là un des meilleurs ouvriers de la Paix entre les Peuples ». Avis à ses compatriotes !

Alors que Diaz s’est mis au travail sur le modéle adopté, l’Ateneo, représenté dans la commission par son président Tomás Carasa et son vice-président Pedro Antequera, convainc le maire de Fontarabie de lancer la souscription entre Basques que Redruello préconisait. Sous la présidence de l’édile, un comité d’honneur est formé, réunissant, entre autres personnalités, le ministre de l’Instruction publique et des Beaux-arts, l’ambassadeur de France, le gouverneur civil de Guipuzcoa, le président du comité de rapprochement franco-espagnol de Paris, les maires de Saint-Sébastien, Irun, Fontarabie, Biarritz, Bayonne, Saint-Jean-de-Luz, Hendaye, les ducs d’Alba et de Tovar, le directeur de l’institut français de Madrid, … Samuel, le fils de l’écrivain en est absent. Il vient à peine d’être informé du projet par l’ami Legarralde, propriétaire de l’hôtel Imatz à Hendaye.

Un autre comité, dit exécutif, réunit les membres actifs et les institutions : le bureau de l’Ateneo, Redruello, Diaz Bueno, les commandants des stations navales d’Hendaye et de Fontarabie, le musée Bonnat, le musée Basque, le Comité de rapprochement de Biarritz, Amistad hispano-francesa, le cercle français, l’Alliance française, la Société des anciens combattants… Un bulletin est imprimé. Le 4 avril 1927, la souscription est lancée.

Les municipalités riveraines sont les plus promptes à contribuer. Irun, Biarritz, Saint-Jean-de-Luz votent des subventions conséquentes. Hendaye en appelle aux habitants. Sa section de l’Association Mutuelle des Mutilés et Réformés de la Guerre – dont le président d’honneur est Courteline, familier des lieux – conçoit, pour remplir sa caisse de secours, une « grande démonstration d’art extraordinaire […] : la représentation deRamuntcho » et s’engage à verser une partie des gains au comité de souscription. C’est en effet un évènement exceptionnel. Ramuntcho n’avait été joué qu’une fois en Iparralde, dans une version basque remaniée et écourtée par Toribio Alzaga. La représentation avait rencontré un grand succès au théâtre Les Variétés, le 26 mars 1922. Henry Martinet, qui avait proposé en vain à Loti de monter sa pièce euskarienne dans son théâtre de verdure, offre le terrain de son parc des sports. La place est à 100F (80€ d’aujourd’hui).

Le dimanche 4 septembre 1927, sous un ciel favorable, un public dense assiste durant plusieurs heures au « Gala Ramuntcho » suivi d’un diner au palace Euskalduna, présidé par Samuel Pierre Loti-Viaud et l’architecte et propriétaire du lieu, Henry Martinet, puis d’une fête vénitienne sur la baie et d’un feu d’artifice. Le « gala » sera redonné au Grand-Théâtre de Bordeaux et au Capitole de Toulouse. Tout le monde semble croire que Loti aura son monument au Pays Basque. On prévoit même la fête « en costumes régionaux » qui accompagnera son inauguration. Un mois après, La Côte basque informe ses lecteurs qu’un comité local s’est constitué pour « s’adresser à toutes les sommités littéraires, artistiques et politiques qui voudraient collaborer à cette œuvre ». Georges Courte!ine et la princesse de Faucigny-Trévise (pour laquelle Martinet a conçu Hainçabia et Bordaberry) en seraient les présidents d’honneur.

Déjà 1928 et la souscription s’essouffle, au point qu’on songe à en élargir le champ. « Ce Monument confié à la piété des SEPT PROVINCES BASQUES doit être réalisé par le concours de tous les pays que Pierre Loti a célébré. Il sera mieux qu’un hommage national. Il témoignera de l’admiration du Monde entier. » Ce sont les membres du comité d’Hendaye qui s’expriment ainsi. Formé le 1er octobre 1927, sur la lancée du succès de Ramuntcho, il rassemble les « Promoteurs de Hendaye », le maire Léon Lannepouquet en tête. S’y coudoient le Dr Durruty ami de la première heure de Loti, le commandant Lavaud son voisin, La Halle commandant de la station navale, l’abbé Frappart curé de la paroisse, Lavech de Chancy président des Mutilés de Guerre, Laurent Pardo président du Stade Hendayais, Henri Martinet au titre du syndicat d’initiative et deux adjoints au maire, le Dr Casenave et Jérôme Faget, Jean Labarrère directeur des Ecoles de garçons sans oublier le directeur de la BNC, le trésorier et le secrétaire des Mutilés et la presse, représentée par Louis Estrabeau de la Petite Gironde,Chrestia de la France et Hontanx de la Gazette de Biarritz. Une seule femme, Mme Coudure, directrice des Écoles de Filles.

Le 6 septembre 1928, un évènement mémorable se produit, longtemps rêvé par Sagarzazu et caressé par Martinet : la pose de la première pierre d’un pont qui relierait Fontarabie à Hendaye par-dessus la baie, un pont espagnol comme celui d’Irun mis en service en 1917, couplé avec le projet d’une autoroute (autostrada) littorale. Ce jour débarquent en grande pompe à Fontarabie alphonse XIII, flanqué du dictateur en chef Primo de Ribera et de l’évêque.

« Nouveau trait d’union franco-espagnol. Les deux Corniches basques d’un côté et de l’autre de la Bidassoa n’en feront bientôt plus qu’une », claironne la Gazette. L’ouvrage partirait de la nouvelle avenue Alfonso XIII pour aboutir à la pointe de Sokoburu où Martinet à prévu d’ériger un haut monument, à la fois amer et symbole de l’amitié franco-espagnole. Sur les plans de l’époque, il ressemble à une statue aux allures bartholdiennes. De l’autre côté, l’édile a décidé d’installer… le monument Loti.

Le journal poursuit son panégyrique, braquant son regard sur la malheureuse pierre que le souverain est en train de sceller : « Sur la pierre, à côté des noms du Roi et de ceux qui présidèrent la cérémonie, on lit ces mots : ʺ[…] cette œuvre [est] une démonstration des plus ferventes du désir de l’Espagne d’ouvrir noblement ses portes à tous les peuples... » ». Dans le long entretien que le monarque lui accorde, le promoteur d’Hendaye-Plage Henry Martinet explique les travaux en cours et les projets concernant Sokoburu : un « port des yachts », un nouveau palace, un palais des conférences et expositions, avec piscine, aquarium… Rien pour Loti. « Il a montré enfin au roi quel magnifique avenir touristique était promis aux deux pays grâce à cette nouvelle voie ».

Dans la Gazette du lendemain, le rédacteur se plait à manier l’ironie : « Il n’y aura que des rêveurs pour regretter le temps où des barques des bateliers conduisaient le touriste d’Hendaye à Fontarabie sur les eaux de la rivière unies à celles de l’océan tout proche, en saluant au passage la maison de Pierre Loti, qui donna dans Ramuntcho de si émouvantes pages sur ce paisible coin de terre basque, sur cette Bidassoa où il commanda les pacifiquesJavelot etNautile avant d’abriter sa retraite sur les vieux remparts d’Hendaye. »

Rendez-vous manqué ! Le pont ne se fera pas plus que le monument qui aurait dû le borner. La zizanie s’est emparée de la commission. Entre le maire et l’Ateneo, le torchon brule – question d’égos mais aussi de ligne politique. Monarchistes et républicains se supportent avec une difficulté croissante. Sagarzazu est qualifié de tyranneau. On l’accuse d’être atteint de folie des grandeurs.

Et c’est de fait Hendaye qui reprend la main. L’idée de la plaque commémorative a refait surface, sous la poussée de l’association des écrivains combattants que Claude Farrère préside depuis janvier 1930. Celui qui se prétend le fils spirituel de Loti et séjourne à Saint-Jean-de-Luz a mobilisé ses amis à Paris et au Pays Basque dans un comité ad hoc. En juillet, il obtient de la municipalité hendayaise une subvention de 2000F (1350€). Le dimanche 7 septembre, la plaque en pierre rose de la Rhune est apposée à la façade de Bakharetchea, côté rue, sous la fenêtre de la chambre où est décédé Loti. Farrère préside la cérémonie, en compagnie de représentants de la Marine, de la Société des gens de lettres, et de l’Académie française en la personne de Louis Barthou revêtu de l’habit vert, de la Société littéraire basque, de l’Ateneo. Le maire d’Hendaye et le préfet sont de la partie. Représentent la famille la veuve de l’illustre, Samuel, son épouse et leur fils Jacques (4 ans) lequel se fait remarquer par son « impatience ».

Le dimanche suivant, une autre plaque, due à l’initiative privée, ornera la façade de l’Hôtel de la Rhune, à Ascain, sous la fenêtre de la chambre où Loti mit au net ses notes pour Ramuntcho. De monument, il n’est plus guère question au Pays Basque. Le projet s’est déplacé à Rochefort, dans la ville natale de l’académicien. Les admirateurs de Loti, réunis dans un autre comité du monument, plus nombreux et plus haut placés dans la presse, la littérature et l’État, lancent le 22 novembre 1930 leur souscription, avec leur maquette et leur sculpteur. Ils seront plus heureux mais devront patienter près de 20 ans avant de savourer leur bonheur. L’inauguration aura lieu le 25 juin 1950.

© Jean-Louis Marçot, février 2025

Monument de la reine Marie Christine à St-Sébastien réalisé par Diaz Bueno.

Caricature du projet de monument Pierre Loti à Fontarabie parue dans Paris-Midi du 16 septembre 1932

HISTOIRE DU MONUMENT LOTI – 3er et dernier épisode : LE PIS ALLER FINAL (1931-1961)

Dans la période troublée qui s’ouvre le 14 avril 1931 et s’achèvera dans l’océan de sang de la guerre civile, l’heure n’est plus à Loti. Javier Mina, actuel président de l’Ateneo, explique : « Les affrontements politiques se firent violents, rendant impossible les alliances conjoncturelles ou de circonstances quelles qu’elles soient, sans compter les nécessités économiques urgentes qui balaieront les collectes pour édification de monuments ». Sa société se contente de maintenir une présence dans la commission à travers son vice-président, Pedro Antequera Azpiri. Fontarabie a changé de maire. En définitive, il ne reste que l’Amistad hispano-francesa et son président, l’industriel Manuel Rezola, de St-Sébastien, pour veiller au grain. Le comité continue de caresser, en guise de monument, le projet plus modeste d’une « fontaine allégorique » à laquelle Diaz est censé travailler avec l’aide de l’architecte Darroquy.

De l’autre côté de la frontière, un acte important en faveur de l’écrivain s’est produit. En février 1933, une nouvelle société, entièrement vouée à Pierre Loti, a été créée sous la dénomination d’Association Internationale des Amis de Pierre Loti (AIAPL). Ses principaux dirigeants, le président Barthou, le vice-président Gabriel Pierné, auteur de la musique de scène de Ramuntcho, le jeune secrétaire général Laplaud, sont des familiers du Pays Basque et d’Hendaye. Leurs buts tels qu’il les déclare à la Gazette, relèvent tous excepté le dernier d’un esprit très pratique : « 1. Apposition de plaques sur la maison de Pierre Loti et sur celles où il a vécu ; 2. Susciter des monuments à son effigie ; 3. Faire affecter dans le plus de villes possible une rue à son nom ; 4. Célébrer l’anniversaire de sa mort par des pèlerinages à sa tombe ou à l’une de ses demeures ; 5. Faire connaitre son œuvre aux jeunes générations, en utilisant tous moyens de diffusion et de propagande ». Invitée à entrer dans son comité d’honneur, la Ville d’Hendaye accepte en mai.

Or au même moment, l’Amistad « Hispana Francesa » adresse à son maire une surprenante proposition. Elle offrirait à la cité miroir de Fontarabie et « à la mémoire de Pierre Loti », un monument qu’elle verrait s’ériger sur une « terrasse dominant la baie de la Bidassoa ». L’édile soumet l’offre à l’AIAPL. Quelques jours plus tard, il rencontre les gens de St-Sébastien en compagnie du président Louis Barthou. Leur proposition est acceptée. Le 6 juin 1933, le maire Léon Lannepouquet l’entérine en conseil municipal, qui délibère : « Le cadre grandiose que la Nature met à la disposition des amis de Pierre Loti étant l’emplacement du Vieux-Fort aux abords mêmes du monument aux Morts et de la maison de Pierre Loti, le conseil décide de doter le monument d’un terrain qui dominerait la Bidassoa et s’étendrait du belvédère actuel jusqu’à l’ancien bâtiment des bains chauds, avec une profondeur de 20 mètres. »

Les choses se gâtent dans la phase de réalisation. Lannepouquet fait les comptes : si l’ouvrage est gratuit, le terrain pour le recevoir et son aménagement couteraient 300 000F (250 000€). Hendaye fournirait 50 000F, le reste reviendrait à l’AIAPL. Mais ou Barthou a manqué de clarté ou il s’est emballé à tort : la nouvelle association n’a nullement l’intention de banquer. Elle brandit son but n°2 : « Susciter des monuments à l’effigie de Loti». Or dans le cas étudié, le monument est déjà « constitué ». Aussi, répond Fernand Laplaud, « tout en applaudissant à une initiative aussi hardie que généreuse, et tout en reconnaissant le gros effort fait par la Ville de Hendaye en l’honneur de l’illustre écrivain, […] participer à la construction d’un square, certes du plus bel effet et pour lequel il faut également rendre hommage à l’architecte qui l’a conçu, […] n’entre nullement dans les perspectives de l’Association ».

Samuel Pierre Loti-Viaud, qui suit l’affaire depuis le commencement, regrette. Il a consulté les plans et « trouve cela très bien », écrit-il à Laplaud le 18 aout. Le 9 octobre, l’héritier de l’écrivain exhorte le fougueux secrétaire à la mesure et à la neutralité. Surtout « ne pas entrer en campagne contre la municipalité d’Hendaye ». Car Laplaud a eu la coquinerie d’ajouter qu’en revanche, si elle était invitée, l’AIAPL participerait volontiers à la cérémonie d’inauguration.

C’eût été trop demander à Hendaye dans la période que d’allonger la somme totale ou de partir en quête de subventions ou de souscriptions sans même l’aide des Amis. Dans des circonstances encore mal renseignées, les éléments du projet auquel Diaz travaille depuis 7 ans, offerts par Amistad, vont franchir la Bidassoa et rejoindre les réserves de la ville d’Hendaye où ils sombreront dans un coma de pierre long de 28 années supplémentaires. Ils auraient pu être réveillés en 1950, quand il s’est agi de célébrer le centenaire de la naissance de Loti. Hendaye se contentera de voter 5000F de subvention à l’AIAPL.

Il faudra l’arrivée à la tête de la mairie d’un lotien de la première heure et premier international de rugby du Stade Hendayais, Laurent Pardo, pour que les restes et les ébauches de l’œuvre de Diaz Bueno, monument et fontaine, soient tirés des réserves et scellés à un pan de muraille du Vieux fort réaménagé pour les supporter. Le 2 aout 1961, ils étaient dévoilés devant un grand concours d’habitants, de touristes, d’officiels, de militaires et d’Amis de Loti. Ils y sont encore, toujours aussi insolites, régulièrement noircis par les moisissures et comme absorbés lentement par la muraille.

Épilogue – Le 24 novembre 1998, la commission culturelle de la ville de Fontarabie, saisie par Josefa Maria Setién Aranburu, propose de nommer le jardin situé au Bario de la Puntal qui regarde vers la Bidassoa – là où le monument Loti avait été originellement prévu – « Rincon de Pierre Loti » / « Pierre Lotiren Txokoa » : le coin Pierre Loti.

Orné d’une œuvre de Remigio Mendiburu (Fontarrabie 1931 – Barcelone 1990), « Txoria » (l’oiseau), symbolisant la liberté, cet endroit circulaire en bout de quai et de piste, exerce un grand chame.

© Jean-Louis Marçot, février 2025

Extrait du rapport du maire Laurent Pardo au conseil municipal d’Hendaye du 9 juin 1961

Le dossier du monument de 1961 in AD64 1 I 21 – comité des fêtes – inauguration