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Dernière mise à jour le 11 octobre 2024 à 12h27

BAKHARETCHEA

À la veille du XXe siècle et de ses 50 ans, Pierre Loti, pris du désir d’anticiper l’après, veut jalonner son itinérance planétaire. Le 12 janvier 1899, à Rochefort, il juge bon de rédiger son testament, le premier jamais mentionné. Puis il achète à Saint-Pierre d’Oléron, au large de sa ville natale, la maison où s’est enracinée sa lignée maternelle protestante et qu’il a reconstituée sur la scène de l’Opéra-Comique l’année précédente pour sa pièceJudith Renaudin. C’est là qu’il voudra être enterré.

Au printemps, à l’issue d’un combat difficile, il gagne sa réintégration dans la Marine active d’où ses frasques basques avaient contribué à le chasser. Assuré de conserver indéfiniment la demeure qu’il loue sur la Bidassoa à Hendaye, il en fait un deuxième jalon.

C’est une maison bourgeoise sans style, propriété de la famille Dantin qui la loue aux officiers de la station navale ou à des estivants, comme sa voisine Gaztelualdia. On la désigne par son appellation d’origine : Adamenia, du nom de sa première propriétaire, ou la renomme Chalet ou Villa « Berthe », du prénom de la petite-fille Dantin, épouse Durruty.

À l’aube d’un énième séjour hendayais, alors qu’en son absence, la maison a été rafraîchie « basquisée » à coup de peinture blanche et verte, Pierre Loti réunit ses amis du cru – matelots, pelotaris, contrebandiers – et ses invités. Il veut prolonger la basquisation de sa demeure en lui donnant un nom euskarien. De sa main, il écrit une liste de suggestions dans laquelle il finit par choisir « Bakharetchea ».

La tonalité sombre qui domine cet acte de baptême contraste avec la gaité ambiante. Il fait beau, ce 6 aout 1899. Loti se réjouit sans réserve de « voir en avant de soi toute une saison de grand air, de jeu de paume, d’aventures, d’amour !… »

Le nouveau nom est peint sur une plaque de bois ovale, aussitôt fixée au pilastre du portail. Elle y restera telle quelle au-delà de la mort de l’auteur, qui surviendra ici même dans 24 ans. Maladroitement réactualisée par les descendants soucieux de se conformer aux usages de leur temps, la graphie doit cependant restée dans son jus. S’aviserait-on de modifier le titre du roman Ramuntcho qui devrait s’écrire « Ramuntxo » ? (sauf pour une édition purement basque)

Bakharetchea donne dans le triste. Or, en même temps que ce panonceau rien de moins que sérieux, Loti en fait réaliser un autre destiné à la tourelle où il a l’habitude de loger ses visiteurs et dont il fera bientôt son « cabinet de travail » : « Chakaretchea ».

Louis de Robert, familier des lieux, soulève ce voile de tristesse dans un récit écrit 30 ans plus tard :

« J’ai retrouvé ces jours-ci, en furetant dans une armoire, un petit panneau de bois ovale peint en blanc et portant cette inscription eu langue basque :Chakaretchea. C’est un panneau semblable de forme et de couleur qu’on peut voir à la porte de la petite maison d’Hendaye où s’éteint Loti. Seule l’inscription diffère. Les deux panneaux furent établis en même temps et fixés le même jour, celui-ci sur la rue ; celui-là au seuil de la tourelle qui est au bout du jardin, et dont les marches extérieures baignent, à marée haute, dans la Bidassoa.

C’est à mon intention et parce que j’en étals chaque été l’hôte que cette tourelle fut un instant baptiséeChakaretchea. C’était, si je m’en souviens bien, en 1899. Je revois, le jour même de mon arrivée, le sourire amusé que Loti dissimulait sous sa moustache en me le montrant. Intrigué, j’interrogeai, au cours de la journée, un Basque, et j’appris que si Bakaretchea signifie Maison du solitaire, Chakaretchea veut dire Maison du chien. Je décrochai sur l’heure, il va sans dire, l’irrévérencieux écriteau que, vingt ans plus tard, Loti m’envoyait mélancoliquement en souvenir de mes jeunes années.

J’aime à évoquer ce temps où Loti, déjà célèbre, était encore un svelte officier à trois galons, épris d’aventure, de mystère et de mystification. »

Lettres d’inconnus par Louis de Robert,Les Nouvelles littéraires, du 29 novembre 1930.

©Jean-Louis Marçot – 14 juillet 2024